250 médecins et professionnels de la santé s’inquiètent des impacts du projet Énergie Saguenay / Gazoduq

Dans une lettre ouverte publiée ce jeudi 5 mars 2020, 250 médecins et professionnels de la santé du Québec partagent au Premier Ministre du Québec, M. François Legault, leurs inquiétudes quant aux impacts néfastes pour la santé du projet Énergie Saguenay / Gazoduq, aussi connu sous le nom GNL.



Monsieur le Premier Ministre,

Nous vous écrivons en tant que médecins et professionnels de la santé au sujet du projet Énergie Saguenay / Gazoduc pour vous demander de prendre en compte les impacts négatifs qu’il pourrait avoir sur la santé humaine, s’il advenait à voir le jour.

Des communautés exposées
Tout d’abord, le gaz naturel présente en lui-même un risque important de par sa nature hautement inflammable. Ce risque accompagne chaque étape de manutention du produit, incluant le transport et le stockage. Depuis 2008, plus de 500 incidents impliquant des gazoducs sous la juridiction de l’Office national de l’énergie ont été répertoriés au Canada, dont certains font état d’explosions [1]. C’est un risque dont nous devons tenir compte considérant que le projet Énergie Saguenay implique la construction d’un gazoduc de 782 km traversant le Québec de part en part, de l’Abitibi-Témiscamingue à Saguenay, en passant par la Haute-Mauricie.

Il en va de même pour le transport du gaz naturel liquéfié (GNL), dont 11 millions de tonnes seraient exportées chaque année à travers le fjord du Saguenay sur des navires-citernes[2]. En cas d’accident, le GNL peut former une dilution explosive avec l’air susceptible de s’enflammer et de causer des dommages jusqu’à 3,5 km[3].

Une aberration climatique
Ensuite, lorsqu’il est question de changements climatiques, la santé humaine devient un enjeu mondial qui exige un sens des responsabilités transcendant le régionalisme. C’est pourquoi le projet Énergie Saguenay concerne la santé de tous et de toutes. Le méthane, dont est composé le GNL, est un gaz à effet de serre (GES) 34 fois plus puissant que le CO2 sur une durée de 100 ans[4] et les émissions fugitives liées à sa manutention ne sont pas négligeables.

Pour évaluer les émissions de GES liées à la mise en place de son projet, GNL Québec a fait appel au Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG). Le résultat : plus de 7 millions de tonnes de CO2 seraient générées annuellement par le projet [5]. Ce chiffre, déjà imposant, ne tient toutefois pas compte des émissions de GES après liquéfaction, qui sont bien plus importantes.

Or, pour limiter le réchauffement planétaire à 2°C d’ici 2100, une valeur fixée par l’ONU pour éviter les conséquences les plus graves des changements climatiques, tous les pays du monde devraient éliminer leurs émissions d’ici 2030 [6]. Dans ce contexte, le projet Énergie Saguenay est un non-sens : il participe au dérèglement climatique alors même que les menaces à la santé humaine qu’il laisse poindre sont de plus en plus tangibles.

Complice de la fracturation hydraulique
Selon le promoteur, le gaz naturel exploité par Énergie Saguenay proviendra de l’Ouest canadien. La très grande majorité du gaz produit dans cette région est extrait par fracturation hydraulique[7], une technique d’exploitation d’hydrocarbures qui comporte son lot de risques pour la santé des populations environnantes.

En effet, de plus en plus d’études mettent en lumière l’accroissement de problèmes de santé à proximité des opérations de fracturation hydraulique. C’est le cas de cancers, comme la leucémie aiguë lymphoblastique chez des jeunes, de maladies ORL, cardiaques, respiratoires et certaines perturbations endocriniennes[8]. Une étude a même démontré un lien clair entre la densité des puits et le taux d’hospitalisation pour plusieurs de ces problèmes de santé[9].

Pour toutes ces raisons, l’Association américaine de santé publique (APHA) a récemment émis un énoncé de politique recommandant la cessation de nouveaux développements de cet ordre ainsi que l’élimination progressive des infrastructures existantes lorsque possible[10].

Un jeu qui nen vaut pas la chandelle
Il semble donc évident qu’accepter que le projet Énergie Saguenay aille de l’avant contribue à encourager une industrie nuisible pour la santé au Québec comme au Canada. De plus, ce projet est complètement injustifiable sur le plan climatique et ne prend pas en compte les découvertes les plus récentes en matière de développement éco-énergétique. Si nous sommes soucieux et soucieuses de la santé de nos concitoyen.ne.s, mais aussi des générations futures, il nous faut entamer dès présent une transition énergétique afin de se défaire de notre dépendance aux énergies fossiles.

Les effets sur la santé ne peuvent être considérés comme de simples dommages collatéraux. En ce sens, le projet Énergie Saguenay soulève des questions éthiques importantes.

Au nom de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME),
Dre Anne-Sara Briand, médecin-résidente en santé publique et médecine communautaire
Dr Éric Notebeart, médecin urgentologue
Dre Claudel Pétrin-Desrosiers, médecin-résidente en médecine familiale
Dr Jean Zigby, médecin de famille

Pour accéder à la liste complète des 250 signataires, c’est ici.


Références

[1] Office national de l’énergie. (2018). Carte interactive des pipelines. [En ligne] https://www.neb-one.gc.ca/sftnvrnmnt/sft/dshbrd/mp/index-fra.html

[2] GNL Québec. (2015). Projet Énergie Saguenay : Complexe de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay. Description de projet. 138 pages. [En ligne] https://ceaa-acee.gc.ca/050/documents/p80115/103949F.pdf

[3] Pole, G. (2016). LNG and public safety: the elephant on the water. Canada’s National Observer. [En ligne] https://www.nationalobserver.com/2016/05/05/opinion/lng-and-public-safety-elephant-water

[4] Myhre, G., D. Shindell, F.-M. Bréon, W. Collins, J. Fuglestvedt, J. Huang, D. Koch, J.-F. Lamarque, D. Lee, B. Mendoza, T. Nakajima, A. Robock, G. Stephens, T. Takemura and H. Zhang. (2013). Anthropogenic and Natural Radiative Forcing. In: Climate Change 2013: The Physical Science Basis. Contribution of Working Group I to the Fifth Assessment
Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. [En ligne] https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2018/02/WG1AR5_Chapter08_FINAL.pdf

[5] CIRAIG, Roy, P.-O., Ménard, J.-F. et Polytechnique Montréal. (2019). Analyse du cycle de vie du terminal de liquéfaction de gaz naturel du Saguenay. [En ligne] https://energiesaguenay.com/media/cms_page_media/38/161-00666-00_GNL_EIE_Annexes_Vol1_20190115_sdf0B9h.pdf

[6] Leahy, Stephen. (2019). Climat : notre marge de manœuvre se réduit dangereusement. National Geographic. [En ligne] https://www.nationalgeographic.fr/environnement/2019/03/climat-notre-marge-de-manoeuvre-se-reduit-dangereusement?fbclid=IwAR2uwuAZWC-BnuRl3o4kdz3UH6iQEOXuqDoMqzbMFGz4IUFlKmhhaMdW-78

[7] CIRAIG. op. cit.

[8] Physicians for Social Responsibility. (2018). Compendium of Scientific, Medical, and Media Findings Demonstrating Risks and Harms of Fracking: Fifth Edition. [En ligne] https://www.psr.org/wp-content/uploads/2018/04/Fracking_Science_Compendium_5.pdf

[9] Jemielita T, Gerton GL, Neidell M, Chillrud S, Yan B, et al. (2015). Unconventional Gas and Oil Drilling Is Associated with Increased Hospital Utilization Rates. PLOS ONE 10(8): e0137371.

[10] American Public Health Association. (2018). The Environmental and Occupational Health Impacts of Unconventional Oil and Gas Industry. Policy Number: 20182. [En ligne] https://www.apha.org/policies- and-advocacy/public-health-policy-statements/policy-database/2019/01/28/impacts-of-unconventional- oil-and-gas-industry