L’eau est une médecine : Points forts de notre cercle de partage lors de la conférence Tu’ de’gha’

Les Aîné(e)s autochtones ont témoigné leur respect à la terre et à l’eau en prenant activement soin de ces ressources, en entretenant des liens avec elles, en leur apportant des offrandes et en organisant des cérémonies en leur honneur. Le 1er août 2024, l’ACME a organisé un cercle de partage lors de la « conférence Water is Sacred Tu’ de’gha » des Keepers of the Water, dans la communauté de la Première Nation Kátł’odeeche, près de Hay River (Territoires du Nord-Ouest). L’objectif était de mettre en lumière les injustices environnementales auxquelles sont exposées les communautés autochtones touchées par les bassins de résidus de sables bitumineux (eaux usées toxiques résultant de la production de sables bitumineux dans le nord de l’Alberta). Ce fut également une occasion pour les participant(e)s de partager leurs histoires, leurs préoccupations et des pistes d’action. Les dommages pour la santé et l’environnement que provoquent ces bassins de résidus affectent de manière disproportionnée les communautés autochtones situées en aval, alors que ces dernières n’ont qu’une faible influence sur les réglementations et les processus décisionnels qui s’y rapportent.

En tant que responsable de la campagne sur l’extraction des combustibles fossiles pour l’ACME et membre de la Nation Gwich’in dans les Territoires du Nord-Ouest, mon rôle est de faciliter le dialogue entre les médecins et les communautés autochtones afin de conjuguer les savoirs de la médecine et de la science occidentales avec ceux issus de milliers d’années de vie sur le territoire. Ce fut une excellente occasion de renouer avec le Nord et de découvrir la véritable force du concept de double perspective, qui nous aide à comprendre que, dans toute situation, les chances d’obtenir des résultats positifs sont bien plus élevées lorsque l’on accepte de prendre en compte plusieurs perspectives.

Vue en altitude des chutes d'Alexandra, T.N.-O., montrant les faibles niveaux d'eauFaibles niveaux d’eau aux chutes Alexandra Falls, Territoires du Nord-Ouest

L’eau, ressource sacrée pour les Autochtones, est essentielle à la santé des êtres humains et de la planète. Les industries d’extraction, comme celles des sables bitumineux, dégradent les systèmes d’eau et leur qualité. Leurs impacts sont vastes, allant de la capacité des communautés locales à accéder à de l’eau potable et à pratiquer leurs modes de vie traditionnels, jusqu’à la contamination du deuxième plus grand bassin-versant d’Amérique du Nord, tout cela avec peu de surveillance ou de recours.

Un participant au cercle de partage lit une fiche d'information préparée par la CAPE Un participant au cercle de partage de la conférence examine une fiche de renseignements préparée par l’ACME.

L’événement comptait plus de 60 participant(e)s au total, parmi lesquel(le)s :
April Martel, chef de la Première Nation Kátł’odeeche; George Mackenzie, chef national déné; Herb Norwegian, grand chef des Premières Nations Dehcho; Wilbert Kochon, grand chef du Sahtu; Na’Moks, chef héréditaire de la Nation wet’suwet’en; Jesse Stoeppler, co-directeur général de la Skeena Watershed Conservation Coalition; les Aînés François Paulette et Pat Martel; Bill Erasmus, ancien chef national déné; ainsi que des membres de la communauté, des représentant(e)s du gouvernement, entre autres.

Diapositive de présentation du cercle de partage accompagnée d'une question : « Avez-vous des histoires ou des expériences liées aux effets sur la santé des bassins de décantation ou d'autres activités industrielles que vous aimeriez partager ? » Question de discussion posée aux participant(e)s du cercle de partage

Voici les points clés soulevés pendant la discussion :

  • L’eau est une ressource sacrée, une source de guérison.
  • Les systèmes d’eau qui s’étendent du nord de l’Alberta jusqu’à l’océan Arctique sont interconnectés, soutiennent des écosystèmes vitaux et influencent les déterminants de santé pour toutes les communautés qu’ils traversent. Ces dernières ont le droit d’être informées des questions relatives à l’eau et de participer aux décisions qui les touchent.
  • Les bassins de résidus de sables bitumineux, combinés à d’autres enjeux environnementaux, sont en train de provoquer une situation d’urgence en matière d’eau.
    • Une excursion en bateau prévue pour la conférence a été annulée à la dernière minute en raison des faibles niveaux d’eau.
  • Cette crise est un enjeu transfrontalier qui touche le nord de l’Alberta et les Territoires du Nord-Ouest; la preuve que l’environnement ne connaît pas de frontières.
  • Les réglementations entourant cette crise de l’eau se sont révélées inefficaces et ne tiennent pas compte des droits issus des traités ou des droits inhérents des peuples autochtones.
  • Les Aîné(e)s autochtones ont témoigné leur respect à la terre et à l’eau en prenant activement soin de ces ressources, en entretenant des liens avec elles, en leur apportant des offrandes et en organisant des cérémonies en leur honneur.
  • Les peuples autochtones ont beaucoup de questions et d’inquiétudes liées à l’eau. Les Aîné(e)s insistent toutefois sur l’importance de maintenir de bonnes relations, d’accepter sa part de responsabilité et de chercher des solutions pour résoudre ce problème plutôt que de rejeter la faute sur les autres ou de se laisser accabler par la situation.
  • Les peuples autochtones vivent en harmonie avec la terre et l’eau, écoutent leurs Aîné(e)s, s’efforcent de ne prendre que ce dont ils ont besoin, partagent ce qu’ils possèdent et évitent de prendre tout ce qui est à leur disposition.
  • La Nation dénée, les Inuvialuit et la Nation des Métis des Territoires du Nord-Ouest ont publié une déclaration commune sur les bassins de résidus des sables bitumineux en 2023, qui demeure un précieux document de référence pour mieux comprendre leurs points de vue.
  • Il est difficile d’obtenir du financement pour des études sanitaires à long terme, mais aussi d’isoler les effets sur la santé attribuables aux sables bitumineux. L’industrie des sables bitumineux le sait, et pourrait tenter d’exploiter les résultats des recherches pour semer davantage de confusion, de méfiance ou provoquer des retards, sauf si ces recherches sont menées de façon rigoureuse, notamment en impliquant les communautés dans le processus. 
  • Lorsque vient le temps d’étudier la qualité de l’eau ou d’en faire le suivi, le critère de référence devrait être que n’importe qui puisse en boire sans risque, comme ce fut le cas pour plusieurs participant(e)s au cours de leur vie. 
  • Demander à un(e) Autochtone de ne pas manger de poisson parce que ce dernier est contaminé, c’est l’équivalent de demander à une personne pratiquante de ne pas aller à l’église. Il y a une dimension spirituelle et cérémonielle à vivre de la terre, et en ne la reconnaissant pas, on permet à l’industrie de se dégager de ses responsabilités et de justifier les risques qu’elle prend.
  • Être Déné(e), c’est prendre soin de son environnement et se responsabiliser pour ses propres actions. Les membres de la Nation dénée doivent s’unir pour amplifier leur voix sur cette question, trouver des moyens de remédier aux impacts sur leurs terres ainsi qu’à leurs causes, partager des renseignements et investir dans les générations futures, en s’appuyant sur leurs Aîné(e)s et leurs jeunes, et en collaborant avec les nations à travers le pays. 
  • Les peuples autochtones ont souvent réussi à mettre un terme à des projets industriels nuisibles au cours des dernières décennies, et il est possible de le faire à nouveau.

L’un des principaux points à retenir de ces discussions est qu’il existe beaucoup de liens entre l’appartenance autochtone, la santé et l’environnement.

  • Une personne aînée a parlé de son vécu face au cancer, soulignant l’importance d’arrêter d’ignorer les signes d’atteinte à l’environnement pour pouvoir agir immédiatement. En tant qu’êtres humains, il est essentiel de prendre soin de soi, de son mode de vie, de son environnement, de sa spiritualité et de ses relations si l’on veut guérir et prévenir le cancer. De la même manière, nous devons faire attention à l’environnement et au rapport que l’on entretient avec celui-ci pour lui permettre de guérir. Sans lien spirituel avec la terre et l’eau, il est facile de perdre ses repères et, par conséquent, de justifier les actes nuisibles envers la terre. 
  • Les jeunes autochtones passent de moins en moins de temps sur leurs terres, ce qui les éloigne des gens de leur région, de leur communauté et des autres jeunes. L’affaiblissement de ces liens les amène à utiliser davantage leur téléphone, à privilégier un enseignement occidental et à quitter la communauté à la recherche de nouvelles possibilités. En revanche, lorsque les jeunes passent plus de temps sur leur territoire, ils et elles prennent conscience des enjeux qui l’affectent. Cela les incite à poser des questions, à s’impliquer et, par conséquent, à renforcer leurs liens avec leur communauté, leur région et la nature. Plus les jeunes renouent avec leur territoire, moins ils et elles se tournent vers les technologies, systèmes et comportements isolants, ce qui leur permet de se sentir plus en santé, de renforcer leurs liens aux autres et d’assumer leur responsabilité envers la terre. 
  • Réunir des personnes de toute la région pour discuter des enjeux liés à l’eau leur a donné l’occasion de partager leurs expériences, leurs histoires et leur ressenti face à la situation. Les Aîné(e)s ont montré aux participant(e)s comment transformer leurs peurs, leur colère, leur tristesse ou leur sentiment d’impuissance en force, en présence, en responsabilité, en liens et en cérémonies.

Les participants au cercle de partage s'assoient en carré pour écouter les orateurs.Les participant(e)s écoutent attentivement les conférencier(ère)s

Les changements climatiques sont abordés par les gouvernements et les scientifiques selon un cadre restreint qui se limite à l’évolution du climat. Il nous faut adopter une vision plus large, où l’on reconnaît qu’il s’agit d’un enjeu mondial dont les causes et les solutions sont multiples et interreliées. Les bassins de résidus des sables bitumineux constituent un problème de justice environnementale ayant un impact sur la santé locale et planétaire, y compris sur les systèmes qui maintiennent la qualité de l’eau et sur ceux qui en dépendent. Pour résoudre cette crise de l’eau, il est primordial de tenir compte des droits des Autochtones et de leur approche de la spiritualité et de la responsabilité. La Nation dénée est depuis longtemps touchée par les industries d’extraction et s’est souvent opposée avec succès à leurs projets néfastes. La voix des Déné(e)s, en particulier celle des Aîné(e)s et des jeunes, doit être entendue pour comprendre les enjeux liés à l’eau, les solutions possibles, ainsi que les parallèles entre la guérison des humains et de l’environnement, à travers la manière dont nous comprenons le monde et interagissons avec lui.

J’ai hâte de poursuivre la collaboration de l’ACME avec Keepers of the Water dans le cadre de notre projet Résistance locale aux énergies fossiles. Ce projet vise à amplifier la voix des personnes touchées par les impacts sanitaires et environnementaux des bassins de résidus de sables bitumineux, ainsi que celle des médecins, en mettant en lumière les nombreuses histoires et recommandations partagées.

Dakota Norris
Responsable de la campagne sur l’extraction des combustibles fossiles
Association canadienne des médecins pour l’environnement

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