Chaleurs estivales en Ontario : un enjeu de santé

Graphic with city of Toronto skyline and photos of CAPE board member and lawyer Jacqueline Wilson, University of Toronto medical student Anne Fu, Dr. Mili Roy, and Dr. Samantha Green giving deputations to Toronto city councillors that helped move the needle on important climate policies.

En décembre, la présidente de l’ACME, la Dre Samantha Green, a raconté au comité exécutif du Conseil municipal de Toronto l’histoire d’un de ses patients. Pendant une vague de chaleur sans précédent de 29 jours, le climatiseur portable de l’homme de 84 ans – souffrant d’asthme, d’une maladie rénale et du diabète – a cessé de fonctionner, et il s’est avéré impossible de le remplacer au moyen du fonds de soutien de la Ville. D’abord, il a dû solliciter une ordonnance auprès de la Dre Green. Il a ensuite attendu des heures au téléphone pour demander un formulaire papier, sur lequel il a dû fournir des renseignements financiers détaillés, tout cela pour se voir refuser un financement parce qu’il avait 700 dollars dans son compte bancaire.

La Dre Green a poursuivi son récit en décrivant le local climatisé commun dans l’immeuble de son patient.

« Il n’y a que trois chaises en plastique dans cette petite pièce. Mon patient n’a aucune motivation d’y aller, car il n’a rien à y faire, déclare-t-elle. La présence d’espaces climatisés communs n’évitera pas à mon client de souffrir des vagues de chaleur et il pourrait en mourir ».

« En plus d’un règlement sur la température minimale en hiver, nous avons besoin de protections universelles pour que les personnes les plus vulnérables de Toronto disposent d’un endroit frais où vivre et dormir », poursuit-elle.

Olivia Chow, mairesse de Toronto, est intervenue immédiatement en demandant au personnel de la Ville de remédier à l’insuffisance du programme d’aide et d’élaborer des programmes pour les centres de refroidissement.

C’était une victoire parmi une série de réussites stimulantes en Ontario, à la fin du mois dernier. En coalition avec des spécialistes en droit, des organisations environnementales et des groupes de défense des locataires, les médecins de l’ACME en Ontario ont contribué à faire adopter de nombreux changements de politique qui protégeront des milliers de personnes contre les risques mortels liés à la chaleur et aux émissions nocives. Ces réussites témoignent du pouvoir des médecins en tant que porte-parole de confiance et partenaires stratégiques de la coalition. Elles proposent aussi une feuille de route à d’autres médecins de l’ACME préoccupés par les vagues de chaleur meurtrières dans leurs communautés, alors que les récentes prévisions à long terme d’Environnement et Changement climatique Canada indiquent que la période de 2026 à 2030 pourrait être la plus chaude jamais enregistrée en cinq ans.

« Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu estival, a déclaré la Dre Sehjal Bhargava, présidente élue de l’ACME et coprésidente du comité régional de l’Ontario. Il faut planifier pendant l’hiver en vue d’une crise estivale. Ce n’est pas le temps, en mode crise, de planifier ou de trouver des solutions. C’est maintenant qu’il faut agir. »

Pour chacune de ces initiatives, les médecins de l’ACME en Ontario ont collaboré avec des organisations extérieures, qui leur apportaient des forces complémentaires, comme des connaissances techniques en matière de politique, un savoir-faire juridique et une expertise liée à la défense des droits des locataires. L’étudiante en médecine Anne Fu a fait très forte impression lorsqu’elle a appelé pour parler au conseil, en plein milieu de ses cours. « Tout le monde, même la mairesse Olivia Chow, a souligné à quel point il était formidable de voir une étudiante faire l’effort de prendre la parole, ajoute Anne Keary, coordonnatrice régionale de l’ACME en Ontario. Cette intervention témoignait d’un engagement civique tout à fait louable. »

« Nous pouvons amplifier et valider les témoignages des locataires et des personnes ayant vécu une expérience en lien avec la chaleur, poursuit Mme Keary. Les médecins jouissent d’une grande crédibilité dans la société, particulièrement lorsqu’ils et elles s’adressent aux décisionnaires. »

La Dre Mili Roy, coprésidente du comité régional de l’Ontario, a convenu que les victoires de la coalition mettaient en lumière la force de l’action collective. Elle n’avait jamais vu autant de personnes souhaitant prendre la prendre la parole dans la salle du conseil municipal. « Il y avait tellement de monde dans la salle ce jour-là, prêt à défendre ces politiques, a-t-elle précisé. Les politiciens ont bien compris à quel point il s’agissait d’un enjeu important. »

Or, les preuves ne suffisaient pas. « Il faut se reposer sur des faits. C’est nécessaire, mais insuffisant, admet la Dre Green. Il faut donc accompagner ces faits de témoignages de patients. C’est le seul moyen d’attirer l’attention des décisionnaires. L’humain est sensible aux récits, et moins aux statistiques. »

Par ces récits, les médecins n’ont pas seulement amené les conseillères et conseillers municipaux à adopter de meilleures politiques. Leurs messages se sont propagés, grâce à des coalitions et à des prises de décision, pour faire évoluer le récit global. Ils et elles ont, en effet, repositionné la chaleur extrême, les émissions des bâtiments et les usines à gaz comme des enjeux de santé.

« Notre santé dépend directement de celle de l’environnement, souligne la Dre Bhargava. Lorsque des gens sont incapables de quitter une maison ou un condominium où il fait extrêmement chaud, il s’agit d’une urgence de santé publique. Il faut donc agir. »

La plupart des autorités municipales, tout comme les professionnel(le)s de la santé, veulent à juste titre prendre des décisions fondées sur les meilleures données disponibles. Toutefois, cela peut ralentir, voire bloquer, la prise de décision politique. « Si les médecins font part de leur point de vue en matière de santé à la table des discussions, les enjeux deviennent difficiles à ignorer », observe-t-elle.

La Dre Bhargava a également demandé : « Allons-nous vraiment attendre les preuves parfaites avant d’agir, malgré le risque de voir 600 personnes mourir dans la ville lors de la prochaine vague de chaleur? Les effets sur la santé que nous constatons en tant que médecins et les données que nous découvrons dans les rapports des coroners, ce sont des preuves. C’est là que la voix des intervenants de première ligne devient cruciale. »

Fait important, Mme Keary a confirmé qu’à Toronto, la coalition des voix des intervenant(e)s de première ligne avait d’ailleurs été entendue par les bonnes personnes, au bon moment.

« Pour qu’un changement de récit ait lieu, à certains moments, il est essentiel que le message parvienne à ceux et celles qui activent les leviers du pouvoir. », a-t-elle déclaré. Les récentes victoires ont créé des liens qui, espérons-le, faciliteront les prochaines actions de l’ACME en Ontario.

« En faisant connaître nos noms et en participant à la table des discussions, nous laissons savoir aux gens qu’ils peuvent venir nous poser des questions », s’est prononcée la Dre Bhargava. Nous montrons ainsi que nous sommes une ressource accessible. Nous n’avons pas toujours à intervenir de l’extérieur. L’engagement politique rend possible ce type de conversations internes. »

« D’autres signes montrent que le travail de l’ACME en Ontario a laissé une impression durable à Toronto. Les membres de la coalition et l’ensemble des conseillères et conseillers ont fait écho aux messages des médecins dans les discussions municipales qui ont suivi. La conseillère municipale Alejandra Bravo a d’ailleurs reconnu à quel point il avait été percutant d’entendre les points de vue d’une aussi vaste coalition de représentant(e)s de la santé, de l’environnement et de la communauté. »

« Nous avons trois rapports qui traitent d’une menace émergente pour la vie et la santé, pas seulement à Toronto, mais à l’échelle de la planète, souligne madame Bravo. Nous partageons tous la même ville, le même climat, les mêmes conditions. Notre travail est guidé par une énorme dose de solidarité et de nombreuses discussions. Voilà, entre autres, comment nous devrions faire les choses. »

Bien que l’ACME ait beaucoup à célébrer en Ontario, le travail se poursuit. Mme Keary a mentionné que d’autres étudiant(e)s en médecine continueraient de faire pression sur les conseillères et conseillers municipaux de Toronto pour que le règlement sur la chaleur reste sur la bonne voie et soit adopté lors du vote final. De plus, le comité régional de l’Ontario collabore actuellement avec Health Providers Against Poverty pour promouvoir un règlement similaire sur la température maximale à Hamilton. 

« Vu tout ce qui se passe au Canada et ailleurs dans le monde, il est important de garder ces victoires à l’esprit, car le découragement et l’impuissance peuvent très facilement nous envahir, déclare Mme Keary. Ces victoires transforment réellement des vies. Au moins, à l’échelle municipale, nous avons pu faire une différence. Il y a ici place à la démocratie et à la solidarité. »

Récentes victoires et avancées politiques de l’ACME en Ontario

Protection contre la chaleur : Toronto met de l’avant un règlement fixant à 26 °C la température maximale à l’intérieur des logements locatifs. S’il est adopté comme prévu, ce règlement sera le premier du genre au Canada.

De plus, l’ACME en Ontario a récemment célébré l’augmentation du budget municipal permettant de distribuer gratuitement au moins 1 000 climatiseurs aux ménages vulnérables et à faible revenu.

Émissions des bâtiments : Lorsque le personnel de la Ville s’apprêtait à mettre de côté les normes BEPS (Building Emissions Performance Standards), les médecins membres de l’ACME faisaient partie des 60 personnes inscrites pour intervenir, dans une mobilisation sans précédent. Nous avons pu sauver ces normes de l’oubli, en insistant sur les bienfaits pour la santé d’une politique sur les émissions des bâtiments et en poussant le conseil municipal à relancer les consultations sur une politique climatique essentielle dans une ville où les bâtiments représentent 56 % des émissions.

Usines à gaz : Le conseil municipal de Toronto a voté à deux reprises pour éliminer progressivement l’usine à gaz Portlands Energy Centre, soit la plus grande source d’émissions de la ville, mais la province a ignoré ces votes. L’ACME et ses alliés ont donc fait adopter une motion qui maintient vivant l’objectif de suppression progressive. Le personnel municipal élaborera désormais un plan, en collaboration avec Toronto Hydro, pour réduire la combustion de gaz à cette usine en augmentant de manière considérable le recours à l’énergie renouvelable locale et en améliorant le stockage et la gestion de la demande.

Pendant ce temps, à Thunder Bay, une coalition comprenant des médecins de famille de l’ACME en Ontario, dont la Dre Margaret Woods, a exprimé des inquiétudes concernant les effets sur la santé d’un projet d’usine à gaz, que ses promoteurs ont finalement retiré. Puis, dans les environs de Shuniah, les préoccupations soulevées par la même coalition ont conduit le conseil municipal à rejeter un autre projet d’usine à gaz. Désormais, la municipalité envisage plutôt un projet d’entreposage par batteries.

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