Le Canada ne peut combattre les changements climatiques les mains liées

par Robb Barnes, directeur du programme climatique

Depuis un an, les vautours politiques guettent l’abolition de la taxe sur le carbone destinée au public consommateur.

À l’automne dernier, le gouvernement fédéral accordait une exemption spéciale de la taxe sur le carbone aux provinces de l’Atlantique. Ainsi, il céda à un argument fallacieux, selon lequel cette tarification représente un fardeau pour les consommateurs et consommatrices et qu’elle augmente le coût de la vie. Cet assouplissement des mesures a incité les premiers et premières ministres des provinces ainsi que les industries de tout le pays à réclamer des aides similaires. Il est possible que leurs demandes aient été faites de bonne foi, mais cela semble peu probable compte tenu des piètres antécédents de plusieurs en matière de climat. Une chose est sûre, ces pressions ont grandement affaibli ce qui était autrefois la politique climatique principale du Canada.

Le mythe de l’accessibilité et les fausses déclarations liant la tarification du carbone et l’inflation sont au cœur de la campagne « Axe the tax » (Abolir la taxe) de Pierre Poilievre, chef du Parti conservateur du Canada, pour mobiliser son électorat et attirer plus de soutien dans les sondages.

Malheureusement, la vérité n’a jamais été une condition préalable au succès politique, et la politique canadienne ne fait pas exception à la règle. Il existe une citation célèbre, que l’on attribue souvent à tort à Mark Twain, qui dit « Un mensonge peut faire le tour de la terre le temps que la vérité mette ses chaussures ». Le fait que même cette citation soit faussement attribuée illustre parfaitement le mécanisme de la mésinformation.

De nos jours, c’est malheureusement la mésinformation qui l’emporte. Le Nouveau Parti démocratique (NPD) est le plus récent parti à avoir retiré son soutien à la taxe sur le carbone, reprenant l’argument de l’accessibilité financière, sans toutefois proposer de véritable solution de rechange. Les spécialistes politiques semblent unanimes : peu importe les avantages de la politique, celle-ci est impopulaire, et il faut abandonner la tarification du carbone destinée aux consommateurs et consommatrices. Certain(e)s avancent même que le Canada pourrait renoncer à la tarification sans nuire à ses objectifs climatiques à l’instar d’autres pays, comme les États-Unis, qui s’attaquent aux changements climatiques sans imposer de tarification du carbone.

Cela pourrait être un argument convaincant, à condition que ce soit vrai. Toutefois, un examen détaillé révèle rapidement que cela ne tient pas la route. L’Inflation Reduction Act des États-Unis est souvent présentée comme une preuve que la tarification du carbone est inutile. L’idée est qu’il s’agit d’une politique climatique d’envergure, et qu’elle repose sur des subventions plutôt que sur la tarification du carbone. Malheureusement, le gouvernement fédéral canadien ne peut égaler les dépenses record des États-Unis en matière de mesures climatiques. Et plus important encore, même avec tous ces investissements, les États-Unis ne parviennent toujours pas à atteindre leurs objectifs climatiques. Malgré tous ses avantages, l’Inflation Reduction Act ne constitue qu’une des nombreuses politiques nécessaires pour affronter la crise climatique. Selon une analyse approfondie de centaines de politiques climatiques mondiales, il s’avère qu’une politique sur la tarification du carbone est essentielle, en particulier lorsqu’elle est associée à d’autres mesures comme des subventions et des réglementations.

Parlant de réglementations, le Canada travaille actuellement sur une série de politiques qui pourraient changer la donne. Il élabore des règlements pour contrôler la pollution provenant de l’électricité, du méthane, ainsi que du secteur pétrolier et gazier, y compris un plafond d’émissions très prometteur spécifiquement pour ce secteur. Au Canada, l’industrie pétrolière et gazière représente la plus grande source d’émissions de gaz à effet de serre, et elle continue d’annuler les réductions réalisées dans d’autres secteurs.

Les réglementations peuvent donc s’avérer très utiles, et il est fondamental de mettre en place des règlements sectoriels qui s’attaquent à la plus importante source de pollution par le carbone au Canada. Le problème, c’est que le climat se fiche des bonnes intentions et des promesses à retardement. La politique sur le plafonnement des émissions stagne depuis des années. Si elle ne se concrétise pas rapidement, c’est-à-dire d’ici quelques semaines et non quelques mois, elle ne verra pas le jour avant un éventuel changement de gouvernement.

Et si le Canada abandonne une tarification efficace du carbone au profit d’une politique qui ne sera jamais appliquée, nous nous retrouverons les mains liées, incapables de lutter efficacement contre les changements climatiques. Les vautours politiques ne se contenteront pas d’observer la déroute d’une politique; ils fêteront l’échec complet des initiatives climatiques du Canada.

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