Les docteures Sharon Dodd et Sehjal Bhargava réfléchissent à l’engagement environnemental à l’échelle internationale et à l’urgence de la crise de la pollution plastique

Sharon : Je suis médecin de famille à temps plein à Richmond, en Colombie-Britannique, mère de trois ados et défenseuse engagée dans la lutte contre les ravages de la pollution plastique sur la santé humaine et sur notre planète. Pour ceux et celles qui ressentent un sentiment d’impuissance face à cette catastrophe environnementale, sachez que les choses bougent et que cette période marquera l’histoire.

La Dre Sharon Dodd à l’exposition Rethinking Plastic Life lors de CIN-5La Dre Sharon Dodd à l’exposition Rethinking Plastic Life lors de CIN-5

Sehjal : Je suis membre du conseil d’administration de l’ACME, médecin de famille et médecin résidente en santé publique à Ottawa, en Ontario. Je me spécialise dans les politiques de santé, de santé publique et d’environnement.

Dre Sharon Dodd et moi avons eu le privilège d’assister à la cinquième séance du Comité intergouvernemental de négociation (CIN-5), dont l’objectif était de conclure un traité juridiquement contraignant sur la pollution plastique. Du 25 novembre au 1er décembre 2024, nous étions sur place à Busan, en Corée du Sud, pour représenter les professionnel(le)s de la santé. La tâche qui attendait les négociateurs et négociatrices des gouvernements était colossale, et nous nous familiarisions encore avec notre rôle d’observatrices. Ce passage en Corée du Sud a complètement transformé ma compréhension de la gouvernance, des négociations internationales et de la géopolitique.

Sharon : Participer au CIN-5 m’a redonné espoir. La majorité des personnes présentes avaient une volonté sincère de faire avancer les choses. En plus de négociateurs et négociatrices de 176 pays, des centaines d’observateurs et observatrices d’organismes à but non lucratif étaient présent(e)s. J’ai été touchée par le profond engagement de ces observateurs et observatrices. L’objectif du traité sur les plastiques était clair : respecter le mandat fixé en 2022, soit de mettre fin à la pollution plastique en agissant sur l’ensemble du cycle de vie du plastique. La plupart des participant(e)s s’entendaient pour dire que « la santé est un droit humain fondamental » et que « la crise causée par la pollution plastique est avant tout une crise sanitaire ». 

La Dre Sharon Dodd et la Dre Sehjal Bhargava tiennent une pancarte : « La santé est un droit humain pour tous » devant le centre d’inscription de CIN-5La Dre Sehjal Bhargava et la Dre Sharon Dodd à CIN-5

Sehjal : Ce qui m’a le plus marquée, c’est à quel point cette négociation était complexe. Les priorités de nombreux acteurs – des pays riches en pétrole aux petits États insulaires en développement, en passant par les peuples autochtones et les récupérateurs de déchets – devaient être débattues sur la table des négociations. Ce qui me semblait être un changement de politique évident, dans l’intérêt fondamental des populations et de la planète, s’est révélé être un débat complexe mêlant droits, politique et priorités économiques. Le thème de la santé, quant à lui, était loin d’être au centre des discussions.

Sharon : En parallèle, des pays du Sud ont organisé divers événements visant à dénoncer les répercussions disproportionnées des déchets plastiques incontrôlés sur leurs communautés. En raison des disparités économiques, ces pays importent d’énormes quantités de déchets plastiques, y compris des déchets textiles, ce qui aggrave les problèmes de santé de leurs habitant(e)s et les catastrophes environnementales. Juan Carlos Monterrey, négociateur panaméen, a d’ailleurs livré un message percutant qui nous rappelle l’ampleur du problème : « Chaque morceau produit sans restriction représente une atteinte directe à notre santé, à notre environnement et à l’avenir de nos enfants. » 

Certains des témoignages les plus marquants furent ceux de militant(e)s issu(e)s de communautés de première ligne, comme CJ Smith-White, conseiller de la Première Nation Aamjiwnaang, et Jo Banner, cofondatrice du Descendants Project, originaire de la dénommée « Cancer Alley », une zone de la Louisiane. Leurs témoignages mettaient en lumière des cas de cancer effroyables dans leurs communautés, causés par des fuites de benzène et d’autres produits chimiques de l’industrie du plastique. 

Une coalition d’ONG canadiennes pour l’environnement, composée notamment de l’ACME, de la Fondation David Suzuki et des organisations Environmental Defence et Ecojustice, a joué un rôle clé dans l’orientation des priorités du Canada pour ce traité. Lors des réunions et des échanges avec les responsables canadien(ne)s des négociations, les médecins de l’ACME ont insisté sur les répercussions réelles des microplastiques et de l’ajout de substances chimiques aux matières plastiques sur la santé. Grâce à leur présence, ils et elles ont pu sensibiliser les autres membres de la coalition, ainsi que les observateurs et observatrices, aux effets nocifs du plastique sur la santé, leur offrant des outils pour explorer une nouvelle voie de plaidoyer.

La Dre Sehjal Bhargav et la Dre Sharon Dodd posent avec Karen Wirsig d’Environmental Defence devant le centre d’exposition et de convention de Busan lors de CIN-5La Dre Sehjal Bhargava (à gauche) et la Dre Sharon Dodd (à droite) posent avec Karen Wirsig (au centre) d’Environmental Defence devant le centre d’exposition et de convention de Busan lors de CIN-5

Sehjal : En soi, le processus de négociation de l’ONU présentait des lacunes. Tout au long des discussions, des obstacles systémiques ont limité la participation des petits États insulaires. Jusqu’à quatre séances étaient tenues en simultané pour discuter de différents volets du traité, ce qui empêchait plusieurs petits pays de défendre pleinement leurs intérêts dans chacune des salles, par manque de délégué(e)s.

Des observatrices et observateurs ont été exclus de réunions autrefois ouvertes, et ce sont ces négociations privées, menées à huis clos, qui ont majoritairement dicté l’issue de la rencontre. Quant aux peuples autochtones, ils se sont eux aussi heurtés à des obstacles les empêchant de faire entendre leur voix. Bien qu’ils soient reconnus comme des groupes distincts jouissant de droits uniques, le système des Nations unies, centré sur les États, ne leur a pas accordé le même espace d’expression que celui réservé aux États souverains. Ce n’est qu’après une prise de position publique en faveur du Caucus des peuples autochtones qu’ils ont pu prendre la parole pendant deux minutes en séance plénière pour défendre leurs intérêts. 

Enfin, conformément aux règles et procédures convenues pour les négociations multilatérales de l’ONU, le traité ne pouvait être approuvé que par consensus. Cette procédure a permis à un petit nombre de pays opposés, notamment ceux dont l’économie repose sur la production et le raffinage du pétrole comme la Russie, l’Arabie saoudite, l’Inde et l’Iran, de mettre leur veto aux propositions présentées par les pays plus ambitieux, et ainsi d’empêcher qu’un traité final ne soit rédigé et signé. En prévision des prochaines négociations et pour garantir un traité ambitieux, les organisations réfléchissent à la manière de remplacer la procédure de consensus par un vote.

Et maintenant?

Sehjal : Au Canada, plusieurs organisations environnementales poursuivent leurs efforts de plaidoyer pour réduire la production de plastique et réglementer officiellement les substances chimiques préoccupantes sur le territoire canadien. Les médecins de l’ACME resteront mobilisé(e)s aux côtés de ces partenaires afin de sensibiliser la population aux répercussions sanitaires actuelles, qui ne feront que s’aggraver si la production de plastique n’est pas freinée. 

Même si cette rencontre ne s’est pas conclue par la signature d’un traité, des avancées considérables ont été réalisées si l’on compare les ambitions du CIN-1 en 2022 à la portée des discussions du CIN-5. Par exemple :  

  • Les droits de la personne, la justice environnementale et une approche fondée sur le cycle de vie dans la lutte contre la pollution plastique ont été placés au cœur des discussions et des négociations; 
  • Un nombre sans précédent de pays a rejoint une coalition prônant des mesures ambitieuses pour mettre fin à la production et à la pollution plastique; 
  • Les voix autochtones ont enfin été intégrées aux discussions, et les principes énoncés dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), notamment la reconnaissance des droits et du savoir traditionnel, ont trouvé un écho bien plus important. Ces principes devraient jouer un rôle fondamental dans les prochaines négociations et dans le traité final.

Le processus de négociation du traité offre un espace pour discuter des progrès possibles, tant à l’échelle internationale qu’à l’échelle nationale, afin de bâtir un monde libéré des dangers cachés d’un matériau autrefois présenté comme sûr et inoffensif : le plastique. Pour ma part, je continuerai mes efforts de sensibilisation aux effets nocifs du plastique sur la santé, et je militerai pour mettre fin aux pratiques extractives et à la production de produits dérivés des combustibles fossiles.

Sharon : En tant que professionnel(le)s de la santé, nous avons le privilège d’être une source crédible en matière de santé. Conséquemment, nous avons aussi un rôle clé à jouer dans la diffusion de renseignements fiables en la matière. Cette responsabilité s’étend également à la sensibilisation aux dangers de la pollution sous toutes ses formes, y compris la pollution plastique. C’est pourquoi j’ai décidé de lancer une campagne de sensibilisation sur la pollution plastique, en ciblant d’abord la communauté médicale. Le 23 janvier 2025, j’ai organisé une projection du documentaire canadien Plastic People à l’hôpital de Richmond, grâce à l’appui de la Richmond Division of Family Practice et de la Dre Sarah Monahan, membre du personnel médical de l’hôpital. 58 médecins ont assisté à l’événement, dont le Dr Tim Takaro, chercheur à l’Université Simon Fraser et défenseur des questions environnementales au sein du comité régional de l’ACME en Colombie-Britannique. Dr Takaro a présenté ses recherches sur les effets des produits chimiques sur la santé des enfants. La projection a été suivie d’une séance de questions-réponses des plus stimulantes ! 

Affiche de Plastic People à côté de l'entrée de la projection du documentaire à CIN-5Projection du documentaire Plastic People à CIN-5

J’espère avoir l’occasion d’organiser des événements similaires dans d’autres hôpitaux ou lors de réunions de médecins. Tout comme je l’ai fait à Richmond, je souhaite avant tout transmettre un message d’espoir en proposant des actions concrètes pour réduire les risques liés à l’exposition aux plastiques. J’espère également inspirer mes collègues à mettre en place des initiatives de soins écoresponsables dans leur pratique, sachant que le plastique représente près du tiers des déchets médicaux. Pour en savoir plus sur le projet que j’ai créé dans mon propre cabinet, consultez la page Pratiquer les soins de santé durables au niveau local.

Voici quelques initiatives de plaidoyer auxquelles nous avons participé :  

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