Nous vivons une période difficile, avec tant de défis à relever à l’aube d’une courte élection fédérale. Alors que nous sommes confronté(e)s à des décisions cruciales pour notre avenir collectif, le constat est clair : la triple crise de la pollution, de la perte de biodiversité et des changements climatiques cause des dommages mesurables à la santé humaine à travers le pays. En tant que médecins, nous sommes les premiers témoins de ces impacts dans nos cliniques et nos hôpitaux. Au sein de l’ACME, nous pensons que l’intersection entre la santé, l’environnement et la justice représente l’enjeu le plus pressant de notre époque.
Les atteintes à l’environnement touchent de manière disproportionnée les populations vulnérables – enfants, ainé(e)s, personnes présentant un handicap, personnes enceintes, communautés à faible revenu, communautés autochtones, noires et racialisées. Il ne s’agit pas seulement d’une problématique environnementale, mais également d’une crise sanitaire et d’une question de justice.
Les coûts économiques sont également considérables. La crise environnementale coûte des milliards de dollars en soins de santé, en adaptation et en réparation des infrastructures, ainsi qu’en perte d’activité économique dues aux jours d’absence et à la baisse de la productivité au travail.
Cinq actions essentielles pour tous les partis politiques
En tant que médecins préoccupé(e)s par la santé de la population canadienne, nous appelons l’ensemble des candidat(e)s à l’élection fédérale à s’engager envers ces cinq mesures essentielles :
1. Préserver et étendre les effets bénéfiques pour la santé et les économies en termes de coûts de santé résultant des réglementations environnementales actuelles et proposées. Nous ne pouvons pas nous permettre de revenir en arrière.
Un certain nombre de réglementations environnementales actuelles et proposées protègent la santé humaine tout en permettant des économies substantielles. Celles-ci incluent le Règlement sur l’électricité propre (REP), les nouvelles réglementations et propositions relatives au méthane, ainsi que le Plafond sur la pollution par les gaz à effet de serre du secteur pétrolier et gazier.
Chacune de ces réglementations se traduit par des bénéfices réels pour la santé publique. Par exemple, un plafond conforme à l’objectif de réduction des émissions pour l’ensemble de l’économie canadienne permettrait d’éviter environ 4 860 décès prématurés au Canada et apporterait un avantage économique de 45 milliards de dollars, ce qui équivaut à la construction de 37 nouveaux hôpitaux.
Le REP devrait permettre de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 181 millions de tonnes entre 2024 et 2050, ce qui équivaudrait à retirer 39,3 millions de voitures de la circulation durant une année au Canada (il y a environ 25 millions de voitures immatriculées au pays). Le REP diminuerait en outre l’exposition aux polluants présents dans l’air tels que les oxydes d’azote et de soufre, les particules fines et le mercure, et entraînerait des bénéfices pour la santé de l’ordre de cinq à huit milliards de dollars d’ici à 2050.
2. Mettre en œuvre et renforcer la Loi canadienne sur la protection de l’environnement (LCPE)
Les principales causes de décès au Canada sont les cancers, les maladies cardiaques et cérébro-vasculaires, les maladies respiratoires chroniques et l’asthme, entre autres. Il est prouvé que l’exposition aux polluants figurant sur la liste des substances toxiques de la LCPE augmente les risques associés à ces maladies. La mise en œuvre rigoureuse des nouvelles exigences – notamment le nouveau droit à un environnement sain et les réglementations relatives aux produits chimiques dangereux – est cruciale, et d’autres mises à jour de la Loi sont nécessaires tant pour la santé publique que pour favoriser un environnement sain et juste pour toutes et tous. Cela comprend notamment la présentation d’un second projet de loi de modernisation de la LCPE pour lutter contre la pollution de l’air, s’aligner sur les pratiques internationales en matière d’étiquetage des produits chimiques dangereux dans les produits de consommation, et étendre les dispositions relatives à l’application de la loi par les citoyen(ne)s.
3. Établir un bureau permanent et de haut niveau pour la justice environnementale
La Loi sur la stratégie nationale relative au racisme environnemental et à la justice environnementale requiert du ministère de l’Environnement et du Changement climatique l’élaboration d’une stratégie visant à faire progresser la justice environnementale et à évaluer, prévenir et traiter le racisme environnemental.
Un Bureau de la justice environnementale garantira la capacité et le profil institutionnels durables nécessaires à la mise en œuvre de la nouvelle stratégie, et servira à centraliser la recherche, les ressources et les partenariats communautaires. La mise en œuvre de cette stratégie est nécessaire pour protéger les communautés qui sont confrontées de manière disproportionnée à des taux élevés de maladies liées à l’exposition aux bassins de décantation des sables bitumineux, à la pollution atmosphérique, à la fracturation hydraulique, aux PCB, aux plastiques et à d’autres polluants.
4. Lutter contre l’écoblanchiment, interdire la publicité pour les combustibles fossiles et stopper toute nouvelle infrastructure liée aux combustibles fossiles
Les combustibles fossiles sont le principal moteur de la crise climatique, dont les conséquences affectent déjà la santé de la population canadienne, notamment en raison des vagues de chaleurs extrêmes, de l’insécurité alimentaire, des évacuations en cas de catastrophe environnementale, des troubles respiratoires provoqués par les fumées d’incendies de forêt, de l’augmentation des maladies infectieuses causées par les parasites, des perturbations des services et des infrastructures de soins de santé, etc..
Les recherches menées par Santé Canada montrent que la pollution de l’air résultant de l’utilisation des combustibles fossiles est une des causes majeures de mortalité prématurée au Canada. Cette pollution est directement liée à 34 000 décès prématurés par an au Canada, et à plus de huit millions dans le monde selon une récente étude menée à Harvard. Selon Santé Canada, les conséquences sociales et économiques des maladies et des décès liés à la pollution de l’air se chiffrent à 120 milliards de dollars par an.
La publicité pour les combustibles fossiles est conçue pour retarder la transition vers des sources d’énergie plus sûres et plus propres, par exemple en normalisant l’utilisation des combustibles fossiles ou en donnant une apparence écologique aux efforts déployés par les entreprises pour faire face à l’urgence climatique. De la même manière qu’il a mis fin à la publicité pour le tabac, le gouvernement fédéral doit mettre un terme à la propagation d’informations fausses et trompeuses, ce qui permettra de sauver des vies et de protéger l’environnement.
Nous devons aussi stopper le développement de nouvelles infrastructures de combustibles fossiles. Ne pas agir nous entraînera dans la mauvaise direction, sans parler des impacts sur la santé des communautés vivant aux abords et en aval des sites d’extraction et de raffinage des combustibles fossiles.
5. Renforcer et appliquer le principe du pollueur payeur prévu dans la législation afin de protéger les contribuables et de responsabiliser financièrement les entreprises pour les coûts et les dommages causés à l’environnement et à la santé par leurs activités et leurs produits, y compris en créant un fonds à cette fin.
Bien que le principe du pollueur payeur soit inscrit dans diverses lois environnementales, les entreprises ne sont toujours pas pleinement tenues responsables des dommages directs causés à la santé et au bien-être de la population canadienne à l’échelle requise pour compenser ces dommages.
Une question de santé, de justice et de bon sens économique
La justice environnementale est impossible sans partenariat et réconciliation avec les autochtones. La souveraineté autochtone et le consentement libre, informé et préalable (CLIP) doivent être les principes directeurs de la mise en œuvre de ces recommandations.
La santé humaine et environnementale n’est pas partisane, et ces recommandations ne portent pas sur des enjeux partisans. Elles représentent une politique sensée, fondée sur des données médicales probantes et des analyses indépendantes. Agir sur ces cinq mesures prioritaires permettrait d’améliorer les résultats pour la santé, de remédier aux injustices, et de rendre la vie plus abordable pour toutes les personnes vivant au Canada.
Les impacts de la dégradation de l’environnement sur la santé ne sont pas hypothétiques. Ils sont mesurables en termes d’hospitalisations, de maladies, de consommation de médicaments, de journées de travail perdues et de décès prématurés. Les coûts économiques de l’inaction dépassent de loin les investissements nécessaires pour relever ces défis.
En tant que médecins, nous demandons à l’ensemble des candidat(e)s, quelle que soit leur appartenance politique, de reconnaître le lien fondamental entre la santé environnementale et la santé humaine. Nous appelons également les électrices et électeurs à considérer cet enjeu lors du vote.
La santé de la population canadienne et celle de notre environnement sont indissociables. Le prochain gouvernement doit prendre des mesures décisives pour répondre aux crises interconnectées de la pollution, de la perte de biodiversité et des changements climatiques. Notre santé en dépend.
