La santé planétaire, prisme par lequel des médecins abordent le racisme environnemental

Lettre d’opinion initialement publiée dans le National Observer

« Il est clair que la communauté souffre de décennies de racisme environnemental et de traumatismes générationnels. » Mme Carmen Wells, de la Fort Chipewyan Metis Nation Association, a émis cette observation dans son témoignage devant le Comité permanent de l’environnement et du développement durable fédéral le 24 avril 2023. Ces mots attirent l’attention sur la triste réalité des personnes touchées par les rejets toxiques de la pétrolière Impériale à la mine de Kearl, en Alberta, ainsi que des implications de ces incidents sur celles-ci. La communauté s’inquiétait depuis des dizaines d’années de la survenue de fuites de résidus toxiques, et elle est sur un pied d’alerte depuis le déversement de l’an dernier.

Pendant des siècles, les Premières Nations ont tiré leur subsistance des systèmes des rivières de la Paix et Athabasca, où se sont déversées les eaux contaminées. Mme Wells souligne que « la santé du territoire, de l’eau et de la communauté a besoin de soutien ». À ce chapitre, plusieurs nations de la région ont demandé une évaluation de la santé globale et des effets cumulatifs sur la communauté au vu des expositions aux produits toxiques.

À la voix des communautés des Premières Nations s’est jointe celle des médecins, qui constatent aussi les effets du racisme environnemental, notamment chez leur patientèle. Dans une perspective de santé planétaire, les médecins se rendent compte qu’un environnement sain est essentiel à la santé humaine. Qui plus est, ils et elles font un lien avec le racisme systémique et le sous-financement de la recherche médicale nécessaire pour documenter ces réalités. Des études globales à long terme sont requises pour évaluer les effets cumulatifs de ces expositions sur la santé, et celles-ci devront associer la science occidentale et les connaissances traditionnelles tout en tenant compte des déterminants autochtones, écologiques, sociaux et culturels de la santé.

Heureusement, une nouvelle stratégie sur le point d’entrer en vigueur conduira à réaliser des recherches plus poussées sur ces facteurs de santé. Dans la foulée du récent déversement d’Impériale, le projet de loi C-226, la Loi sur la stratégie nationale relative au racisme environnemental et à la justice environnementale, s’apprête à être adopté. Ce projet de loi historique marque un jalon important pour un grand nombre de personnes qui luttent contre le racisme environnemental au Canada.

Le racisme environnemental a d’abord été défini dans les années 1980 par le révérend Benjamin Chavis, ancien directeur général de la National Association for the Advancement of Colored People, comme la « discrimination raciale dans l’élaboration de politiques environnementales et l’application des lois et des règlements, l’entreposage délibéré des déchets toxiques à proximité des communautés de couleur, la tolérance officielle de l’exposition de ces communautés à des poisons et à des substances polluantes potentiellement mortelles, et l’habitude d’exclure les personnes de couleur des postes de direction des mouvements écologiques ».

Bien que la définition provienne des États-Unis, le Canada ne manque pas d’exemples d’injustices et d’inégalités envers les communautés autochtones, noires et de couleur. Dans l’histoire récente, l’exposition chronique et persistante au mercure, qui a causé des effets neurotoxiques chez les communautés des Premières Nations dans le réseau hydrographique English-Wabigoon, en Ontario, et l’exposition de la Première Nation chipewyanne d’Athabasca à des eaux contaminées provenant de bassins de résidus de sables bitumineux sont des mises en garde. Les personnes néo-écossaises d’origine africaine ont elles aussi une expérience similaire, respirant les émanations nocives des décharges, des incinérateurs, des stations d’épuration des eaux usées, des raffineries, des usines de pâtes et papiers, de l’extraction pétrolière et gazière et de l’entreposage des déchets dangereux.

À Akwesasne, à la frontière de l’Ontario, du Québec et des États-Unis, la communauté de la Première Nation kanienkehaka (mohawk) est exposée à des substances toxiques telles que les biphényles polychlorés (BPC) – qui sont associés à un dysfonctionnement thyroïdien, à des dommages pour la santé reproductive, à des cancers, à des maladies auto-immunes et à des troubles de santé mentale, entre autres. Les émanations ne sont pas fixes; en effet, elles varient au fil du temps, car les BPC se dégradent et deviennent de moins en moins chlorés, ce qui les rend plus légers et volatils. Dans la Première Nation d’Aamjiwnaang, située dans la « Chemical Valley » ontarienne, dominée par les émissions des usines pétrochimiques, on soupçonne les expositions toxiques de contribuer au taux élevé de cancers, d’anomalies congénitales et de troubles d’apprentissage, ainsi qu’au rapport asymétrique des sexes. Dans le nord de la Colombie-Britannique, les activités de fracturation sont quant à elles associées à la leucémie infantile, aux maladies cardiovasculaires, à des effets neurologiques et aux maladies respiratoires. À Windsor, en Ontario, en particulier dans l’ouest de la ville, où une plus grande partie de la population est racisée, les gens vivent à l’ombre des camions circulant sur le pont Ambassador et des émissions industrielles des deux côtés de la frontière.

Ce ne sont pas là que de simples pans de l’histoire canadienne. Encore aujourd’hui, le racisme environnemental perpétue les torts infligés aux communautés autochtones et racisées, et la dissimulation des déversements d’eaux contaminées est une autre preuve de l’actualité de ce phénomène. Ingrid Waldron, docteure en sociologie et études de l’équité en éducation, a d’ailleurs publié en 2020 le rapport Le racisme environnemental au Canada, qui expose la situation et formule des recommandations pour s’attaquer aux multiples manifestations de ce problème. Les travaux de Mme Waldron ont été un véritable pilier pour le développement et la défense du projet de loi C-226.

Les médecins qui traitent et défendent les personnes issues des communautés touchées accueilleront l’adoption du projet de loi C-226 avec joie. Ces médecins ont depuis longtemps compris que la santé n’est pas qu’une affaire de choix personnels ou de prédispositions génétiques – elle est considérablement influencée par l’environnement. Pourtant, les données qui montrent l’étendue du racisme environnemental au Canada se font rares et, bien souvent, ne sont qu’anecdotiques. Le projet de loi C-226 exigera du gouvernement du Canada qu’il agisse pour étudier et évaluer adéquatement le racisme environnemental, éliminer les dangers, mettre en place des mesures de prévention et de réparation des torts en consultation avec les communautés touchées, et soutenir les personnes autochtones qui choisissent de déménager sur leur territoire pour vivre dans un sain rapport avec la terre et l’eau.

Le racisme environnemental est sous-tendu par des facteurs systémiques en amont : des valeurs et des croyances sociétales caractéristiques d’une économie capitaliste selon lesquelles tout le monde n’a pas droit à un environnement sain, des lois qui ne protègent pas équitablement les communautés racisées et autochtones, des institutions dont les mandats concurrents en vase clos ne protègent pas ces communautés et ne sont pas uniformément tenues responsables des lois déjà en place, et des programmes conçus sans faire appel à toutes les parties prenantes. Pour que la justice environnementale soit possible, nos valeurs et nos croyances doivent intégrer une perspective de santé planétaire, nous devons reconnaître pleinement le droit à vivre dans un environnement sain, des lois telles que le projet de loi C-226 doivent être adoptées et appliquées, les institutions doivent les soutenir, et les programmes doivent tenir compte des liens entre la santé et notre planète, la biodiversité et la santé humaine. Les personnes autochtones et racisées sont le canari dans la mine; leur trajectoire de santé laissera entrevoir comment s’en tirera l’humanité dans les crises concomitantes du climat et de la biodiversité.

 

À propos des autrices :

La Dre Ojistoh Horn est une femme mohawk/haudenosaunee qui travaille comme médecin de famille et siège au conseil d’administration de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement. Elle s’appuie sur les paradigmes occidentaux et traditionnels, travaille avec des médecins autochtones et non autochtones de tout le pays et tient compte des effets de l’environnement et de la pollution sur la santé.

Naomi Trick est bachelière du programme d’éthique, société et droit de l’Université de Toronto, et elle étudie actuellement à la maîtrise en politiques publiques à la Munk School of Global Affairs and Public Policy. Ses recherches portent sur les politiques à l’intersection de la santé humaine et de l’environnement.

Jane McArthur est directrice du programme sur les substances toxiques à l’Association canadienne des médecins pour l’environnement. Elle est titulaire d’un doctorat en sociologie spécialisé en justice sociale, et elle milite pour des environnements sains et justes depuis plus de 25 ans.

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