Déclaration de l’ACME au Comité sénatorial permanent : Changement climatique — Industrie canadienne du pétrole et du gaz (21 novembre 2024)

Le 21 novembre 2024, l’ACME a été invitée par le Comité sénatorial permanent de l’énergie, de l’environnement et des ressources naturelles du Canada à présenter une déclaration et à poser des questions dans le cadre de son étude « Changement climatique : l’industrie canadienne du pétrole et du gaz ». Nous avons été invités à aborder plusieurs points, notamment :

  • La pertinence de l’industrie pour notre pays et notre économie.
  • Le bilan de l’industrie en matière de réduction de son empreinte carbone : améliorations attendues, compétitivité et efficacité, et alignement avec les objectifs climatiques du Canada.
  • Le plan de transition vers un avenir plus durable, notamment en ce qui concerne les travailleur(euse)s de l’industrie.
  • Le positionnement stratégique de l’industrie pour mieux répondre aux risques et aux tendances mondiales.
  • En considérant le contexte, la manière dont l’industrie se mesure face à des concurrents internationaux ayant des niveaux de taxation et de subventions différents.

Dakota Norris, gestionnaire de la campagne sur l’extraction des combustibles fossiles à l’ACME, a présenté une déclaration tirée de son expérience à la tête du projet Résistance locale aux énergies fossiles, qui vise à aborder les impacts sur la santé, l’environnement et la justice de la fracturation et des bassins de résidus des sables bitumineux aux côtés des communautés autochtones touchées ; et en tant que membre de la Nation Gwich’in avec des liens forts avec la communauté et l’action climatique dirigée par les Autochtones. Cette déclaration, ainsi que les réponses de Dakota aux questions, sont présentées ci-dessous. La présidente de l’ACME, la Dre Melissa Lem, a également fourni une déclaration écrite au comité, qui est également partagée ci-dessous.

Appel à l’action

En réfléchissant à nos déclarations, les médecins et leurs allié(e)s peuvent aider à influencer le discours qui relie le changement climatique au pétrole et au gaz dans leur propre vie et travail, afin de façonner des politiques audacieuses qui permettent un avenir juste, sain et durable pour toutes et tous. Si vous avez des questions ou des commentaires concernant cette déclaration, veuillez contacter Dakota à dakota@cape.ca.

L’accès à l’audience, y compris la transcription et la vidéo, est disponible ici.

Déclaration de Dakota

Merci de me donner l’occasion de vous parler aujourd’hui. Je suis membre de la nation Gwich’in et gestionnaire de la campagne sur l’extraction des combustibles fossiles de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement. J’unis les voix des Autochtones et des médecins.

Je reconnais le travail de ce comité, y compris le projet de loi S-5, pour défendre le droit à un environnement sain. Ce sont des politiques canadiennes vigoureuses, et non la volonté de l’industrie, qui doivent orienter notre avenir collectif.

Le Grand Chef Herb Norwegian a dit que les changements climatiques sont un terme employé par le gouvernement et les scientifiques, mais il y a un bien plus grand enjeu : l’évolution mondiale. Les changements climatiques reflètent les systèmes de domination de l’humanité sur la nature, de l’industrie sur la population et de l’argent sur la santé. Les nations comme la Première Nation K’atl’odeeche le savent, car elles ont vécu la famine, des inondations et des incendies de forêt en quelques années seulement, une expérience exacerbée par les inégalités systémiques. Le Canada ne peut pas lutter contre les changements climatiques sans réconciliation avec les Autochtones.

La santé humaine est à la merci des combustibles fossiles qui causent des événements météo extrêmes, des anomalies congénitales, la leucémie infantile et une sécurité alimentaire moindre. Ce sont les principaux défis du Canada en matière de santé publique, et c’est pourquoi nous préconisons un moratoire sur le développement à venir du pétrole et du gaz pour prévenir les dommages futurs.

Concernant les thèmes à l’étude :

Concernant la pertinence de l’industrie

Le pétrole et le gaz sont importants pour notre économie. Pourtant, alors que la demande de pétrole baisse, nous continuons de subventionner l’industrie. Cela entraîne des risques pour la population. On refile les coûts environnementaux et sanitaires aux Canadiens. Nous devons rejeter l’idée que les projets de l’industrie sont inévitables. Les communautés mènent la transition énergétique et pourraient tirer partie de trois fois le financement pour les projets autochtones d’énergie propre et d’autres projets qui renforcent la résilience et la réconciliation. Pourquoi sous-financer des projets qui bénéficient à la population tout en subventionnant une industrie qui lui cause du tort? Comme le chef héréditaire Na’moks de la Nation wet’suwet’en a dit : « Ce pays est meilleur que nous le pensons, et nous valons plus qu’un dollar. »

Concernant le bilan de l’industrie

Malgré les promesses, les émissions continuent de monter. L’industrie met à mal la confiance dans ses engagements à cause d’émissions sous-estimées, d’écoblanchiment et de la prise de contrôle d’objectifs autochtones. Les solutions technologiques progressives qu’apporte l’industrie ne correspondent pas aux objectifs climatiques du Canada. Par exemple, les subventions sur les véhicules électriques profitent aux entreprises privées, et on doit continuer d’exploiter des mines pour qu’il y ait plus de ce type de véhicules. Par opposition, les transports collectifs profitent à toutes et tous et réduisent les émissions.

Concernant un avenir durable

Les décisions en matière d’emploi dans le secteur du pétrole et du gaz sont difficiles à prendre pour les communautés, mais ces emplois ne représentent qu’une fraction de la main-d’œuvre au Canada et constituent la principale source d’émissions. Ces projets sont mauvais pour la santé et n’ont jamais été durables — les projets d’extraction ne durent souvent qu’une vie. Pour un avenir durable, il faut mettre en priorité les générations plutôt que les emplois. On a mis de l’avant la réconciliation économique en disant que cela allait permettre de fournir des emplois et des fonds dans ces projets destructeurs, tandis que l’énergie propre offre une réconciliation réelle et plus d’emplois pour le segment démographique canadien le plus jeune et à la croissance la plus rapide.

Concernant les risques et les tendances

L’industrie cherche à maintenir sa domination, malgré la demande qui décline, l’interdiction des publicités, les droits autochtones et les nouvelles politiques. Malheureusement, elle mobilise ses ressources pour tromper le public, contester les décideurs et forcer les communautés autochtones. La vulnérabilité de l’industrie montre qu’il faut diversifier l’économie canadienne.

En matière de concurrence

L’industrie cherche à demeurer rentable, en partie en produisant plus de plastiques. Nous ne pouvons pas miser sur de fausses solutions comme celle-ci ou la capture, l’utilisation et le stockage du carbone, qui causent autant, voire plus de dommages que notre système actuel. Le chef national déné George Mackenzie a dit ce qui suit à l’industrie : « Nous faisons de notre mieux pour prendre seulement ce dont nous avons besoin, partager ce que nous avons et éviter de prendre tout ce qui est disponible. » La maximisation des recettes d’entreprises mène à l’exploitation insoutenable. Le Canada doit donc adopter des politiques robustes pour se positionner de manière durable et concurrentielle dans la transition énergétique, ce qui inclut le droit des communautés à refuser des projets de l’industrie et à en accepter d’autres pour leur avenir.

En terminant, tout le monde au Canada, y compris les prochaines générations, a des droits, et nous avons la responsabilité de les défendre. Comment pouvons-nous cesser de nier la crise climatique? Le savoir autochtone, c’est l’action climatique. Qu’arriverait-il si nous arrêtions de voir la Terre comme une ressource naturelle à extraire, vendre et consommer, au lieu de la voir comme notre chez-nous? Ou comme une richesse intergénérationnelle que nous gérons pour nos enfants et leurs enfants, au lieu d’y voir des occasions d’emploi à court terme? Comment pouvons-nous reconnaître que la santé de la planète, c’est notre santé, et que la Terre guérit pour nous et est durable en elle-même?

Les réponses de Dakota pendant la période de questions

Réponse à la sénatrice Julie Miville-Dechêne sur la question de savoir si le Canada devrait continuer à financer la capture du carbone :

Du point de vue de la santé, chaque projet a un coût, mais nous ne saisissons pas encore tous les coûts imputables aux émissions ainsi qu’au captage et au stockage du carbone. Nous n’en connaissons pas encore toutes les répercussions sur la santé. Ce que nous savons, c’est qu’elles sont grandes, tout comme les répercussions sur l’environnement. Qui absorbe l’essentiel de ces coûts? Ce sont très probablement les communautés autochtones. Il ne faut pas oublier qu’elles risquent d’être sacrifiées dans les investissements pour le captage et le stockage du carbone si l’on ne réduit pas les émissions. J’aimerais également rappeler à ce comité que le Canada est en train de plancher à une stratégie de justice environnementale. Cela doit donc être pris en compte, au même titre que le droit à un environnement sain. Il faut tenir compte du contexte plus large de la santé, de l’environnement et de la justice dans ce genre de décisions.

Réponse à la sénatrice Jane Mary McCallum sur la mesure dans laquelle le secteur pétrolier et gazier peut atteindre ses objectifs de réduction des émissions sans réduire la production de pétrole et de gaz, par exemple en électrifiant leurs parcs de véhicules  :

Je pense qu’il s’agit là d’un autre excellent exemple de la façon dont l’industrie est subventionnée, parce que les véhicules électriques et l’automatisation nécessitent d’importantes quantités d’eau. Ils requièrent des minéraux critiques, qui sont pour la plupart extraits sur des territoires autochtones. Nous ne connaissons pas encore toutes les conséquences de tout cela sur la santé. Les réseaux routiers nécessaires pour utiliser ces véhicules dépendent également de produits bitumineux. Bien que l’industrie puisse, d’une certaine manière, accroître son efficacité, les dommages qui ne sont pas pris en compte restent les mêmes ou empirent, même. Quand on parle de subventions, il faut également tenir compte de ces autres éléments et des autres effets sur la santé qu’ils peuvent avoir. Je pense qu’il n’y a rien à part la réduction directe des émissions qui soit la solution. En fait, tous les autres moyens seraient de fausses solutions, parce qu’ils détournent notre attention de ce qui est vraiment nécessaire et qu’ils réorientent le financement et les autres ressources vers de nouvelles sources de revenus qui profitent à l’industrie plutôt que de bénéficier au public et de permettre de réduire les émissions.

Réponse au sénateur Paul J. Massicote sur la manière de créer une situation gagnant-gagnant avec les entreprises pétrolières et gazières :

Je tenais juste à mentionner que les habitants de Fort Chipewyan, qui vivent en aval des sables bitumineux et qui affrontent des taux de cancer accrus, n’ont probablement pas l’impression d’être des gagnant(e)s. Quelqu’un comme ma fille, qui vient de naître et qui héritera d’un monde marqué par la crise climatique, n’aura probablement pas l’impression d’être une grande gagnante. Un grand nombre de gens ne sont déjà pas des gagnants, et ils continueront probablement à ne pas l’être dans ce scénario.

Nous devons passer des négociations traditionnelles entre deux parties qui sont fondées sur les intérêts, des négociations qui examineraient comment deux personnes peuvent se partager une part de gâteau de manière à ce que tout le monde y gagne, des négociations fondées sur les droits, qui donnent la priorité aux droits légaux et moraux que les gens ont. Il ne s’agit pas toujours de situations où les gens gagnent sur tous les tableaux; il s’agit de savoir comment donner la priorité aux droits et aux responsabilités que nous avons, et comment ne pas oublier qu’il y aura des perdants, et qu’il y a actuellement des personnes qui ne bénéficient d’aucun avantage ou qui sont activement lésées à bien des égards par cette situation, telle qu’elle se présente en ce moment.

Déclaration écrite de la Dre Melissa Lem devant le comité ENEV « Changement climatique : l’industrie canadienne du pétrole et du gaz »

Je suis médecin de famille et je vis et travaille sur les terres non cédées et traditionnelles des nations Musqueam, Squamish et Tsleil-Waututh, dans ce qui est actuellement connu sous le nom de Vancouver. La médecine rurale fait également partie intégrante de ma carrière. J’ai travaillé dans plus de 25 communautés différentes en Colombie-Britannique, dans les Territoires du Nord-Ouest et dans le nord de l’Ontario, et je continue de maintenir des liens étroits avec beaucoup d’entre elles. Cela m’a permis d’acquérir une expérience de première ligne en soignant des patient(e)s dans des économies locales dépendantes de l’extraction des ressources, et en étant témoin des impacts de l’industrie des combustibles fossiles sur la santé et sur le système de santé dans ces communautés et au-delà.

Au cours des deux à trois derniers siècles, l’industrie des combustibles fossiles a contribué de manière importante à l’augmentation de notre niveau de vie mondial. Mais aujourd’hui, alors que notre économie, notre sécurité, notre santé et nos systèmes de santé subissent des préjudices croissants locaux et mondiaux dus à l’industrie pétrolière et gazière et au changement climatique, il n’est plus justifiable d’en étendre la portée ni de la subventionner.

Je voudrais décrire ce que j’ai observé dans ma province d’origine, la Colombie-Britannique. Une revue exhaustive des études épidémiologiques sur la fracturation hydraulique ou « fracking », le processus par lequel la grande majorité du gaz « naturel » est extrait en Colombie-Britannique, publiée cette année, la relie à un large éventail de dommages pour la santé, allant des malformations congénitales et de l’asthme aux maladies cardiaques, à la leucémie infantile et aux décès. Ces recherches se traduisent par des résultats concrets en matière de santé dans ces communautés. Au cours des dernières années, au moins sept médecins de la ville de Dawson Creek, dans la région de la paix en Colombie-Britannique, où le fracking est courant, ont fermé leurs cabinets et quitté la région, identifiant de manière privée les impacts de l’industrie du GNL sur la santé et la communauté comme leurs principales raisons de départ, y compris des diagnostics de tumeurs rares et de cancers mortels chez leurs patient(e)s, collègues, amis et membres de leur famille, y compris des travailleur(euse)s de l’industrie pétrolière et gazière. Dans une ville où l’on emploie généralement 15 à 20 médecins de famille, cela représente près de la moitié de la main-d’œuvre. Northern Health a enregistré le plus grand nombre de fermetures de salles d’urgence cet été, ce qui a eu un impact grave sur l’accès aux soins.

De plus, si nous échouons à réduire nos émissions — ce qui reste le cas dans le secteur pétrolier et gazier du Canada — l’Institut canadien du climat estime que le changement climatique coûtera au système de santé canadien 110 milliards de dollars de plus par an dans les 25 prochaines années. La pollution de l’air causée par la combustion de combustibles fossiles est déjà responsable d’un décès prématuré sur sept au Canada. Un système de santé déjà en crise ne peut se permettre cela.

L’Organisation mondiale de la santé considère le changement climatique comme la plus grande menace pour la santé mondiale au XXIe siècle. Par extension, l’échec à réduire notre pollution carbone et l’expansion de l’extraction du pétrole et du gaz représentent également nos plus grandes menaces pour la santé mondiale. Pour protéger la santé des travailleur(euse)s de l’industrie pétrolière et gazière, des communautés où ils et elles vivent et au-delà, nous devons planifier une transition rapide et bien gérée vers une économie énergétique propre, tout en surveillant de près et en répondant aux impacts de l’industrie sur la santé, tant au niveau local que national. Nos patient(e)s méritent rien de moins. Je vous remercie.

Share