Prévenir l’exposition toxique par le partage de connaissances

Les messages clés de l’ACME en 2024 pour un monde plus juste et plus sain en 2025

Par : Jane McArthur, directrice du programme sur les substances toxiques

« Tous les pouvoirs ont deux facettes : celle de créer et celle de détruire. Nous devons reconnaître les deux, mais choisir d’investir nos talents du côté de la création. »

— Dre Robin Wall Kimmerer, Botaniste Potawatomi, professeure en biologie environnementale et forestière

Le début de l’année 2025 s’accompagne d’une effervescence qui nous amène à réfléchir au paysage politique, à l’état du monde et à notre rôle dans les différents écosystèmes de la planète, qu’ils soient environnementaux, sociaux, politiques ou économiques. Comme beaucoup, je m’inquiète des récentes décisions prises par certains gouvernements à l’étranger et de l’incertitude qui plane sur le Canada en cette période de prorogation du Parlement fédéral à l’approche des élections, c’est-à-dire la clôture de la session parlementaire en cours à la demande du premier ministre. 

Dans notre lutte collective pour protéger l’environnement afin d’améliorer la santé humaine, nous avons parfois rencontré des obstacles. Chaque fois, il a fallu faire le point, affiner notre vision et ajuster nos stratégies pour obtenir des changements concrets en faveur d’un avenir plus sûr et plus juste. Il semble que nous traversions à nouveau l’un de ces moments charnières.

Face aux récents bouleversements politiques, nous devons réorienter nos efforts et nos stratégies de plaidoyer. Malgré des reculs évidents, je demeure optimiste. « Comment? », me demanderez-vous. Certes, il y a de quoi s’inquiéter, mais il y a aussi des avancées réelles portées par des personnes qui se battent pour notre bien-être.

L’histoire des mouvements sociaux nous enseigne que le progrès n’est pas linéaire et que les avancées sociales sont souvent suivies d’un retour en arrière. Mais elle nous rappelle surtout ceci : même lorsque tout semble aller à contre-courant, nous avons le pouvoir d’inverser la tendance et d’avancer à nouveau dans la bonne direction. Les actions régressives coexistent avec des actions progressistes qui se poursuivent et restent possibles. La communauté de l’ACME continue d’investir son talent et son influence pour bâtir un avenir où santé et justice vont de pair.

Depuis 30 ans, l’ACME s’appuie sur la collaboration, le partage des connaissances et la force des récits pour soutenir l’élaboration de politiques environnementales rigoureuses. Dans le contexte actuel, il est impératif de poursuivre nos efforts de plaidoyer et de se mobiliser, en tant que collectivité, pour pousser le gouvernement à prendre des décisions qui placent la santé et la justice au cœur de l’action environnementale. 

Le programme de prévention de l’exposition toxique de l’ACME est à l’origine de nombreuses campagnes clés, où des médecins, des communautés alliées et des professionnel(le)s concentrent leurs efforts pour faire avancer les choses. Plus que jamais, les décisionnaires à tous les échelons doivent placer la santé et la justice au cœur de leurs priorités en adoptant des politiques environnementales ambitieuses. Il est impératif que les intérêts des secteurs industriels et privés ne déterminent pas les priorités ni ne continuent à polluer les populations et la planète sans aucune restriction. Notre plaidoyer est une force importante pour garantir le respect de ce droit à un environnement sain, pour la planète et pour toutes les personnes qui l’habitent. 

Tandis que nous renouvelons nos engagements de plaidoyer, prenons un moment pour reconnaître tout ce que nous avons accompli jusqu’à présent et promettons de continuer à lutter, même dans l’adversité. 

Voici quelques exemples des messages cruciaux que les médecins et professionnel(le)s allié(e)s de l’ACME ont partagés en 2024 pour souligner la nécessité de placer la santé et la justice au cœur des politiques environnementales. Ces exemples nous inspirent et nous rappellent l’importance du travail que nous devons poursuivre. Puissiez-vous trouver de l’inspiration en parcourant les actions récentes de l’ACME axées sur la prévention de l’exposition toxique, allant des PFAS aux matières plastiques, en passant par les sables bitumineux et la protection de la Terre, sans oublier la défense des droits des peuples autochtones et de la justice environnementale.

Les PFAS, « contaminants éternels »

Le 28 février 2024, des médecins de l’ACME, des pompiers et pompières et des expert(e)s en santé des Premières Nations du Nord ont tenu une conférence de presse à Ottawa, réclamant des mesures pour lutter contre les « contaminants éternels », soit les PFAS. La Dre Joy Hataley, du comité régional de l’Ontario de l’ACME, a également participé à la conférence et aux discussions subséquentes avec les décisionnaires. 

Son message était clair : l’exposition à la prolifération des PFAS dans notre environnement contribue à la détérioration de la santé et à l’injustice. De plus, Dre Hataley a réitéré l’importance de classer les PFAS parmi les substances toxiques en vertu de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement (LCPE), une étape clé pour agir et prévenir les maladies, en particulier chez les populations les plus exposées et vulnérables.

Environmentalists, firefighters, and Northern Indigenous health experts pose together in a group photoDr Joy Hataley (au centre), membre du comité de l’ACME Ontario et médecin, se tient aux côtés d’environnementalistes, d’experts en santé et de pompiers sur la colline du Parlement pour faire pression contre les PFAS. (De gauche à droite : Sandra Hamamoto, Neil McMillan, Evan Carter, Genna McMillan, André Delorme, Quincy Emmons, Sébastien Massé, Dr Joy Hataley, Marc-André Gosselin, Cassie Barker, Dr Elaine MacDonald, Dr David Hyndman)

Tout au long de l’année, les médecins de l’ACME ont continué de faire entendre leur voix contre les PFAS. En octobre, l’article « ‘Forever chemicals’ demand immediate and decisive action » des Dres Sharon Dodd et Lyndia Dernis a été publié dans le journal Vancouver Sun. « Nous assistons présentement aux premières manifestations d’une crise sanitaire au Canada », déclarent-elles dans l’article, « les graves conséquences à long terme risquent d’affecter plusieurs générations à venir. »

Le gouvernement du Canada poursuit son évaluation scientifique des PFAS et prévoit mettre en place des mesures pour y remédier, reconnaissant que ces substances répondent au critère établi par la LCPE, selon lequel une substance est toxique si elle « pénètre ou peut pénétrer dans l’environnement en une quantité ou concentration, ou dans des conditions qui constituent ou peuvent constituer un danger pour la vie ou la santé humaines au Canada ».

Les matières plastiques

2024 a été une année marquante pour la lutte contre les matières plastiques. L’ACME a joint sa voix à toutes celles réclamant aux gouvernements du monde entier des mesures de contrôle plus rigoureuses sur les matières plastiques et sur les ajouts de substances chimiques, ainsi qu’un plafonnement de la production de matières plastiques. 

En avril 2024, Dre Sehjal Bhargava, membre du conseil d’administration de l’ACME, a participé à une conférence de presse à Ottawa à l’occasion de la quatrième séance du Comité intergouvernemental de négociation (CIN-4) visant à établir un traité international contraignant sur la pollution plastique. Dre Bhargava a expliqué que « La production de plastique menace la santé humaine à chaque étape de la vie, du berceau à la tombe. Le plastique pose un problème d’exposition aux substances toxiques. Face à un matériau aussi omniprésent, il appartient aux décisionnaires de faire les bons choix pour la santé des gens et de protéger la population des effets d’une exposition prolongée à la pollution liée au plastique. »

Open video in a new tab : Des groupes environnementaux discutent des méfaits des produits plastiques

Plus tard dans l’année, Dre Sharon Dodd a uni sa voix à celle de Dre Bhargava pour insister sur la nécessité d’agir face à la problématique des plastiques. Ensemble, elles se sont envolées vers Pusan, en Corée du Sud, pour prendre part à la cinquième séance de négociations sur la pollution plastique du CIN-5. Du 25 novembre au 12 décembre, les Dres Dodd et Bhargava ont pris part à des séances en compagnie de représentant(e)s du gouvernement canadien et d’autres négociateurs et négociatrices, ainsi que de militant(e)s des droits de la personne de partout dans le monde. Elles ont défendu les préoccupations de l’ACME sur place à Pusan et ont envoyé des mises à jour quotidiennes sur l’avancement des négociations.

« En tant que médecins, nous sommes particulièrement inquiets et inquiètes face aux substances chimiques préoccupantes que l’on trouve dans les matières plastiques et dans les produits de plastiques, et par l’ajout de ces substances dans le plastique. Dans le cadre de notre métier, nous avons été témoins de cas réels de personnes atteintes de maladies associées à de telles substances chimiques ».

Les bassins de résidus des sables bitumineux

En août 2024, dans le cadre du projet « Résistance locale aux énergies fossile », notre organisation partenaire Keepers of the Water a organisé le rassemblement Tu’de’gah Water dans la communauté de la Première Nation Kátł’odeeche, à Hay River, dans les Territoires du Nord-Ouest. Dakota Norris, responsable de la campagne sur l’extraction des combustibles fossiles, a animé un cercle de partage lors de l’événement. Pendant les discussion, les participant(e)s ont souligné l’urgence de mettre en place des solutions menées par les populations autochtones pour résoudre les problèmes liés à l’eau et à la santé humaine provoqués par les activités industrielles et l’injustice environnementale. Dans son article de blogue publié en novembre dernier, Dakota nous rappelait que « L’eau, ressource sacrée pour les Autochtones, est essentielle à la santé des êtres humains et de la planète. Les industries d’extraction, comme celles des sables bitumineux, dégradent les systèmes d’eau et leur qualité. Leurs impacts sont vastes, allant de la capacité des communautés locales à accéder à de l’eau potable et à pratiquer leurs modes de vie traditionnels, jusqu’à la contamination du deuxième plus grand bassin-versant d’Amérique du Nord, tout cela avec peu de surveillance ou de recours. » 

Plus tard, Dakota a été invité par le Comité sénatorial permanent de l’énergie, de l’environnement et des ressources naturelles à témoigner dans le cadre de l’« Étude sur les changements climatiques : L’industrie canadienne du pétrole et du gaz ». En plus d’exposer les conséquences nocives des activités industrielles sur la santé, l’environnement et la justice, Dakota a insisté sur l’importance pour les gouvernements de tenir compte de l’expertise des personnes et des collectivités directement touchées par les effets de l’extraction de pétrole et de gaz.

« Dans presque toutes les communautés où un projet industriel est en place, on entend parler de pertes d’emplois, de perturbations sociales, d’impacts sanitaires comme des troubles respiratoires causés par les émissions, ou encore d’une augmentation du nombre de cancers chez les populations vivant en aval des sables bitumineux », a-t-il expliqué. 

Il a ensuite ajouté que « ces témoignages sont bien réels, il suffit d’être à l’écoute il existe des outils comme la Stratégie canadienne pour la justice environnementale qui permettent d’exposer les réalités vécues par les communautés touchées et de mettre en lumière les conséquences sanitaires, environnementales et sociales auxquelles elles sont exposées à cause de ces industries. »

La justice environnementale

L’année 2024 a marqué l’adoption historique du projet de loi C-226, c’est-à-dire la Loi sur la stratégie nationale relative au racisme environnemental et à la justice environnementale. Cette loi sans précédent marque une victoire importante pour la justice environnementale au Canada, une lutte que l’ACME mène avec détermination depuis de nombreuses années. Elle impose au gouvernement fédéral de promouvoir la justice environnementale, mais aussi d’élaborer et de rendre compte régulièrement d’une stratégie visant à lutter contre le racisme environnemental.

Dre Ojistoh Horn, membre du conseil d’administration de l’ACME, a été l’une des nombreuses voix influentes qui ont plaidé en faveur du projet de loi jusqu’à son adoption par le Parlement. Dans son discours devant le Comité sénatorial permanent de l’énergie, de l’environnement et des ressources naturelles, elle a recommandé d’agir rapidement, rappelant que justice environnementale, santé humaine et biodiversité sont indissociables et que toutes ces dimensions sont affectées par le racisme environnemental.

Dre Horn a illustré ce concept avec des exemples tirés de sa propre communauté et a livré une définition percutante du concept : « Le racisme environnemental se caractérise par des inégalités de responsabilité. Il est sous-tendu par des facteurs systémiques en amont : des valeurs et des croyances sociétales caractéristiques d’une économie capitaliste selon lesquelles tout le monde n’a pas droit à un environnement sain, des lois qui ne protègent pas équitablement les communautés racisées et autochtones, des institutions dont les mandats concurrents en vase clos ne protègent pas ces communautés et ne sont pas uniformément tenues responsables des lois déjà en place, et des programmes conçus sans faire appel à toutes les parties prenantes. »

Dre Horn a également répondu à une question en partageant ses réflexions sur les liens entre la santé et l’environnement : « Quand on parle de médecine traditionnelle, ce que l’on entend vraiment, c’est d’entretenir et de soutenir des relations avec l’environnement qui sont équilibrées et favorables à notre santé, comme c’était le cas auparavant avec l’eau et la Terre, tout en reconnaissant que nous ne sommes pas ici simplement pour “être”. Nous avons une responsabilité envers la Terre. Nous ne sommes pas là que pour exploiter ses ressources, il faut aussi en prendre soin. Cette Terre ne nous appartient pas. Elle appartient aux gens qui viendront, qui ne sont pas encore nés. »

Avançons ensemble

Un grand nombre de médecins et de professionnel(le)s allié(e)s de l’ACME s’engagent activement à défendre les enjeux environnementaux en proposant des solutions fondées sur la justice, la santé et la solidarité. Il n’y a donc pas de doute que, malgré les obstacles politiques et sociaux actuels, leur contribution restera déterminante dans la lutte pour un environnement plus juste et sain. En 2025, je vous invite tous et toutes, comme le fait Dre Kimmerer dans la citation plus haut, à continuer d’utiliser et d’investir vos talents dans la création d’un avenir juste et sain.

Dans cet ordre d’idées, vous avez peut-être vu notre liste de souhaits pour le programme sur les substances toxiques, partagée vers la fin de notre campagne de financement 2024. Nous voulions :

  • déployer de nouveaux moyens de communication et de sensibilisation pour accroître la portée de nos campagnes de lutte contre l’exposition toxique, notamment en créant du contenu pour les réseaux sociaux et des articles de blogue;
  • élaborer des outils de vulgarisation pour aider les médecins engagé(e)s dans cette cause à mieux communiquer sur les enjeux liés aux substances toxiques, comme des fiches d’information, des messages clés et des notes de synthèse;
  • rassembler et soutenir les médecins ainsi que leurs partenaires communautaires pour amplifier les messages de justice environnementale, notamment en finançant les déplacements et les coûts liés aux rencontres.

Ces initiatives seront au cœur de nos actions en 2025 pour faire avancer notre lutte contre l’exposition aux substances toxiques. 

Joignez votre voix à la nôtre pour faire entendre un message clair aux décisionnaires et à l’industrie : il est impératif que la prévention de la pollution, la protection de la santé humaine contre les expositions toxiques, et la défense des droits de la personne à travers des actions environnementales concrètes deviennent des priorités, non seulement durant cette année électorale, mais aussi pour l’avenir. Nous appelons notamment le gouvernement à :

  • mettre en œuvre et renforcer la Loi canadienne sur la protection de l’environnement (LCPE);
  • créer un bureau permanent dédié à la justice environnementale; 
  • réduire les risques liés aux pesticides; 
  • appliquer le principe du pollueur-payeur afin de tenir les entreprises responsables de leurs impacts nocifs sur la santé et l’environnement.
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